BIOGRAPHIE

   Il y a dans le travail de Marc Nucera tant de richesse, tant d’histoires, de sensibilité et de sens, qu’on aurait peine à le définir. Architecte, paysagiste, artisan, penseur, sculpteur ? Peu importe. Son travail se situe au-delà de ces considérations, au-delà des cimes, entre ciel et terre.

   Lorsqu’il était ouvrier agricole et se distinguait déjà par son habileté et le soin minutieux qu’il apportait à son travail, Marc Nucera ramenait de ses chantiers de gros blocs de bois, prélevés sur les troncs qu’il avait travaillés tout le jour durant. Ces cœurs d’arbres, il les empilait chez lui, sans trop savoir pourquoi. La découverte de Brancusi fut une révélation. L’essence de la matière, l’état primaire de la forme, se révélait à lui comme un art. Quelque chose que l’on pouvait prendre au sérieux, et pas le délire d’un élagueur, aussi talentueux soit-il. Initié à l’art contemporain par le paysagiste Alain-David Idoux, son maître, Marc puise son inspiration dans le land art de Robert Smithson et Richard Long, mais peut-être plus encore dans l’œuvre de Jean Arp ou de Louise Bourgeois. Pourtant, il ne brigue en aucun cas les cimaises de galeries ou de musées, ni la reconnaissance d’une certaine critique. Sa démarche évolue en fonction des sites sur lesquels il opère. Jamais préméditée, l’œuvre se conduit de façon intuitive, en contact avec un environnement chaque fois unique, un cadre végétal, minéral parfois, avec une histoire, et des gens.

L’arbre, mort ou vif

   Si pour la plupart, un arbre mort est un sujet encombrant, pour Marc Nucera, il est digne du plus haut intérêt. “Lorsqu’on sculpte un arbre mort, le geste est le même que lorsqu’on taille le vivant : il est recherche de proportion, travail sur la masse végétale, sur la matière. Même mort, l’arbre a une identité. Mon intervention prend en compte son histoire, ses blessures, la façon dont il se fendille... et on prolonge tout ça. Dans les troncs et les branches, je recherche le côté graphique, ethnique, que je fais ressortir pour le révéler dans le site. Je sollicite le végétal et il réagit. Mon intervention se construit comme un dialogue. Je me laisse aller, guidé par la nature. Je n’ai pas la prétention de faire mieux qu’elle. Je l’accompagne, je la fais évoluer comme je peux. Le temps est un facteur essentiel dans ma démarche : mes sculptures ne sont jamais terminées car elles se transforment au cours des cycles du jardin. La notion d’espace me poursuit également. Lorsqu’on modèle le végétal, on s’inscrit toujours dans une perspective, une structure, un jeu de proportion où interviennent aussi l’ombre et la lumière.”

Affinités ligneuses

   Fils d’un ébéniste passionné, Marc Nucera a hérité de son amour de la matière. “Chaque essence a ses qualités et procure des plaisirs différents”, explique-t-il avec une sensualité que l’on sent au bout des ses mains. “J’ai commencé par prendre soin de patriarches, des sujets séculaires, comme ces oliviers de l’oliveraie de Saint-Laurent-du-Var, où j’ai débuté. Mais je m’attache aussi à d’autres essences comme le chêne, un bois dur, noble, avec des veines qui dessinent des motifs intéressants. Le cèdre dégage un parfum qui vous envahit les narines. Parfumé lui aussi, le cyprès, indissociable de la région, atteint des records de longévité. Son bois, imputrescible et éternellement vert, symbolisait l’éternité dans la mythologie égyptienne. Autre arbre du coin, l’amandier, jamais très grand, a un port un peu tordu et une allure tragique qui lui vient de l’aridité du sol. Et puis il y a des arbres rassurants, comme le tilleul. Son épanouissement sans contrainte dessine des coeurs, des globes, des pleins et des déliés. Il respire majestueusement. Sa géométrie naturelle est parfaite.”

   Après avoir sculpté le vivant "in situ", cet amoureux du bois se lance dans le travail de troncs morts de différentes essences qu’il érigera en cariatides, tournera en anneau de Möbius, façonnera de façon abstraite : sphère monumentale, forme molle ou fière colonne, torsades, fourches ou hommages à Arp et Brancusi. Parfois, la forme se fait fonctionnelle et la masse du tronc est creusée pour former un fauteuil.

   Très jeune, Marc Nucera a eu le privilège d’œuvrer dans de somptueux domaines dont les propriétaires ont marqué son parcours. Ainsi rencontra-t-il la styliste Nicole de Vésian, la mère des carrés Hermès. “Déjà assez âgée quand je l’ai connue, elle avait un charisme intact. Dans les petits jardins infiniment raffinés qu’elle créait, elle assemblait des patchworks végétaux. Sous son inspiration, les tapis de plantes devenaient étoffes, les touffes édredons. C’est elle qui m’a montré que la taille en taupiaire pouvait avoir une grande fluidité invitant à la caresse. J’ai proposé à Nicole de Vésian de mettre en aérien ce qu’elle réalisait en tapis.” Au delà des connivences avec le végétal et l’espace, l’humain reste le moteur du grand œuvre de Marc Nucera. Paysagiste, artisan, sculpteur.

Marie Pok, revue l'Eventail 2010.